Jack LONDON - Martin Eden
1909
Une gueule burinée par la bourlingue, les gerçures salées par les bourrasques océaniques. Si reste encore vivace le souvenir de ses nombreux voyages à bord du Snark aux temps de la gloire littéraire avec escales à Hawaï et cap sur les îles pacifiques, il faut savoir que dès 1891, pour échapper aux cadences éreintantes de la conserverie de saumon Hickmott, Jack London s’était fait pilleur d’huîtres avant de s’embarquer sur une goélette pour chasser le phoque jusqu’au Japon.
Une fois à terre, fuir à nouveau la misère de sa classe et vite prendre la tangente. Après London ouvrier, London matelot. À lui désormais cette vie de trimardeur des hobos. Par « hobo » entendre une sorte de bourgeon bohème semé l’été au quatre vents de la frontière et balayé à rebours dès les premiers jours d’hiver vers les villes de l’Est. Comprendre un SDF version US, mythe américain qu’il va contribuer à inscrire au patrimoine littéraire de son pays en célébrant la vie vagabonde dans La Route, thèmes de l’errance existentielle et de l’agonie du rêve américain usé et repris depuis par le folk, Kerouac et, tout récemment, McCarthy. Une sacrée belle gueule au hâle brûlé par ces vents secs du grand Nord réputés pour vous faire l’âme poivre.
En 1897, London se jette corps et âme dans la ruée vers l’or qui voit claudiquer un improbable panel d’humanité vers le Klondike, période immortalisée par Le fils du loup (1900), premier de ses nombreux récits d’aventures. Outre les solitudes sauvages de la Yukon valley beaucoup d’entre eux nous embarquent également pour les mers du sud, même si c’est d’abord L’Appel de la forêt qui l’impose dès 1903. Une gueule de Burt Lancaster.
Dans Martin Eden, la description du personnage éponyme renvoie immanquablement à son auteur. Entre Eden et London, il est vrai que les similitudes sont troublantes. Entre eux une étrange communauté de destin. On remarque « un cou de taureau bronzé » trahissant le peu d’habitude du port du faux col chez les gens issus de ce que l’auteur lui-même nommait, et sans aucune fausse complaisance « le peuple d’en bas », titre d’un de ces textes à longue portée sociale où, le temps d’une plongée dans le quartier miséreux de l’East end londonien, il dénonce la violence sauvage du libéralisme anglais.
London auteur social inspiré des œuvres de Marx, Sue et Darwin. Après London matelot, ouvrier, London hobo puis chercheur d’or, London auteur de romans d’aventures, il y a aussi l’auteur « socialiste » dont les écrits (Le talon de fer, Révolution) annoncent Steinbeck.
Une belle gueule donc que ce London né le 12 janvier 1876 à San Francisco et mort à Glen Ellen, le 22 novembre 1916. Une gueule de cabot dont les romans animaliers Jerry chien des îles et Michael chien de cirque représentent toujours une belle niche pour la littérature jeunesse.
Il n’y a pas que des saouleries de matelot, du travail éreintant et du vagabondage, aussi le destin d’un fils de la classe ouvrière, d’un autodidacte complet dont la première rencontre avec les livres a été si décisive qu’il décida de s’y consacrer corps et âme. Dans ces livres cuirassés par l’existence, des destinées en sursis, où survivre fatigue à petit feu, des vies qui vous tuent à l’étouffée.
Il y a surtout un roman ample, Martin Eden, mal entendu à l’époque. Chef-d’œuvre de London pour ce que son auteur a su y rassembler coude à coude ses diverses facettes romanesques. Martin Eden écrit de juin 1907 à février 1908, dans une période euphorique de succès, une accalmie entre deux tempêtes. Et qui paraît en 1909.
Martin Eden est né dans les bas-fonds. Ruth dans la haute. Sans le bras favorable de la destinée, aucune chance que ces deux êtres, si soigneusement à l’écart l’un de l’autre, ne se télescopent. La destinée, soit une bagarre assez mal engagée, judicieusement laissée hors champ, baston de rue sordide d’où le solide Martin extirpe le frère de Ruth. La dimension sociale du roman est unique dès lors qu’elle parvient à s’inscrire dans le cadre d’une romance qui, au départ, semble partie pour célébrer l’insoupçonnable force vitale que peut receler un seul individu.
London connaît son Darwin par cœur et, assez ironique, fait d’ailleurs dire à son héros : « Je crois que la course est gagnée par le plus rapide, que la vie va au plus fort. Voilà la leçon apprise par la biologie. Oui, je suis individualiste. » Ce livre nous raconte le destin exceptionnel d’un homme d’assez basse condition lequel pour l’amour d’une riche jeune fille entend lutter contre son ignorance crasse.
Tout autant que la beauté délicate et l’intelligence raffinée de Ruth, le lecteur perçoit nettement que le milieu de la jeune fille participe pour une large part de la fascination de Martin. Voulu par London, auteur convaincu de la nécessité des combats à mener au nom du peuple, Martin Eden y vilipende le mépris et la complaisance de la société bourgeoise, tout à fait incapable, malgré tout l’éclat de son vernis culturel, de comprendre les véritables aspirations de l’artiste.